lundi 3 octobre 2011

P comme... port artisanal (Nouakchott)

Il faut y aller vers 17h, à l'heure du retour des pirogues de pêche, chargées jusqu'à la gueule de poissons brillants. Dorades, courbines, soles, truites de mer, lottes, sardines... Fraîcheur imbattable, animation garantie. 

 Nouakchott, avril 2011

Je trouve fascinant le ballet des hommes qui s'enfoncent dans l'eau jusqu'au torse, chargent sur leur tête les caisses qu'ils s'en vont vider sur des charrettes ou à l'arrière de pick-ups décatis, puis reviennent en courant auprès de la pirogue pour recommencer, encore et encore, leur labeur accablant et nécessaire. La pirogue, libérée du poids qui l'oppresse au fil de leur course, remonte petit à petit vers la surface, comme une bête épuisée qui reprend son souffle.

 Nouakchott, novembre 2008/avril 2011


Les couleurs des pirogues, celles des vêtements des femmes qui remplissent leurs seaux de poissons qu'elles revendront un peu plus loin, les vendeurs de sachets en plastique, les hommes bottés qui vont et viennent, les cris, les poissons répandus sur les étals de pierre, les entrailles sanguinolentes et les écailles qui jonchent le sol, le roulement de l'océan...


 Nouakchott, novembre 2008/avril 2011

vendredi 16 septembre 2011

C comme... coût de la vie (II)

Août 2011

100 ouguiyas mauritaniens (UM) = ~ 30 centimes suisses ou 25 centimes d'euro

Un litre de gasoil: 312 UM
Une grande bouteille d'eau: 200 UM
Une portion de riz au poisson: 300 UM
Une baguette de pain: 100 UM
1 kilo de sucre: 300 UM
Une heure d'Internet au cybercafé: 200 UM
Une course en taxi: 200 UM (en moyenne)
Le loyer mensuel d'un petit appartement à Tevragh Zeina, le quartier chic de la capitale: 60'000 UM

Pour comparer avec 2009, voir ici

vendredi 19 août 2011

F comme... fromage de chamelle*

 
Une seule laiterie au monde produit un fromage au lait de chamelle. Elle se trouve à Nouakchott.
 

Une forme carrée, une croûte fleurie, une pâte molle: à l’œil, le Caravane passerait inaperçu sur un plateau de fromages. Sous son camouflage de camembert, c'est pourtant un produit rare: un fromage au lait de chamelle.

C'est à Nancy Abeiderrahmane, une Anglaise mariée à un Mauritanien, que l'on doit ce produit. En 1989, «Madame Nancy», comme on l'appelle à Nouakchott, révolutionne la consommation de lait de chamelle en mettant sur le marché des briques d'un demi-litre de lait pasteurisé. Vingt ans plus tard, le Tiviski reste le produit-phare de la société à laquelle il a donné son nom. Selon les saisons, l'usine traite entre 800 et 4000 litres de lait de chamelle par jour, dont une toute petite part est réservée à la fabrication de fromage.


Nouakchott, octobre 2009

Un lait qui caille mal

C'est dans les années 1990 que la laiterie Tiviski s'est lancée dans la production de fromage de chamelle. Un véritable défi lorsqu'on sait que les Mauritaniens ne mangent pas de fromage et, surtout, que le lait de chamelle caille beaucoup plus difficilement que le lait de vache – ce n'est pas un hasard si la production de fromage de chamelle, même artisanale, n'est guère répandue dans le monde. Chez Tiviski, il aura fallu de nombreux essais et le concours scientifique du professeur Jean-Paul Ramet, de Nancy, pour mettre au point le procédé de fabrication. Une présure spéciale, du nom de Camifloc, est utilisée pour pallier la faible capacité de caillage du lait. Le résultat est un fromage semblable à un camembert, mais d’une saveur salée, comme le lait de chamelle lui-même.


Sidi Mohammed Ould Saaleck, responsable de l'atelier «Produits divers», et Bab Ahmed Ould ElKory, responsable de production chez Tiviski, nous montrent une série de «Caravane» en phase d'affinage depuis deux jours. Leurs visages et leurs cheveux sont dissimulés sous un chèche blanc pour des questions d'hygiène.
Nouakchott, octobre 2009

On l'a dit, la consommation de fromage n'est pas dans les habitudes mauritaniennes et même si Bab Ahmed Ould ElKory, responsable de production chez Tiviski, assure que «tous ceux qui ont goûté le fromage de chamelle l'apprécient», ce n'est pas sur la clientèle locale que la laiterie mise. Le rythme de production dépend de la demande des hôtels de Nouakchott et des supermarchés fréquentés par les expatriés: en règle générale 100 litres de lait tous les deux jours, de quoi obtenir 40 fromages de 250 grammes. Du moins lorsque les coupures d'électricité ne perturbent pas la production, comme lors de notre passage dans l'usine.

Les projets d'exportation
sont en panne 
 
Mais à l'origine, c'est pour l'exportation vers l'Europe que le Caravane a été conçu. Jusqu'ici pourtant, pas un seul fromage de chamelle n'a franchi la Méditerranée: Tiviski se heurte aux strictes réglementations de l'Union européenne en matière de produits laitiers, et l'affaire est pour l'instant au point mort.


Nouakchott, octobre 2009

D'autres pays s'intéressent en revanche au Caravane. «Les Saoudiens, les Libyens, les Émirats ont voulu nous en commander, indique Bab Ahmed Ould ElKory. Et début 2008, nous aurions pu commencer l'exportation vers les États-Unis, suite à un article élogieux paru dans le New York Times.» Mais ces projets ne se sont pas réalisés non plus, par manque de matière première. Autour de Nouakchott, la vente directe de lait frais et la concurrence d'autres laiteries nées dans son sillage pénalise Tiviski. Et dans le nord du pays, où se trouvent les plus grands troupeaux, les propriétaires sont réticents à vendre leur lait: «Dans nos coutumes, ça ne se fait pas, explique Bab Ahmed Ould ElKory. Et ce sont généralement des gens qui n'ont pas besoin de ce revenu». Ce n'est donc pas demain la veille que le Caravane passera les frontières.

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Le lait de chamelle, un cocktail de santé

Chameau ou dromadaire? Beaucoup d'entre nous ont appris qu'il existe un moyen simple de faire la différence: chameau=deux syllabes=deux bosses. Oui mais voilà, en Mauritanie l'on ne parle que de chameaux, et pourtant pas l'ombre d'une bête à deux bosses sur le sable du Sahara. Alors? Alors, le genre Camelus comprend bel et bien deux espèces: le Camelus bactrianus, ou chameau de Bactrian, qui n'est autre que le chameau à deux bosses, et le Camelus dromedarius, communément appelé dromadaire. Les Mauritaniens – et la laiterie Tiviski - ne peuvent donc pas être blâmés pour l'emploi du terme «lait de chamelle».

Riche en vitamine C Une chamelle donne en moyenne 6 litres de lait par jour. Cet aliment représente (ou représentait, la plupart des Mauritaniens étant aujourd'hui semi-sédentarisés ou sédentarisés) une part essentielle du régime des habitants du désert qui ne comprend, et pour cause, ni fruits ni légumes frais. Car le lait de chamelle est exceptionnellement riche en vitamine C: 25 à 100 mg/kg, c'est-à-dire au moins au moins trois fois plus que le lait de vache. Il est aussi naturellement pauvre en lactose et en matières grasses.

* Cet article est paru à l'automne 2009 dans Le Quotidien Jurassien

mardi 9 août 2011

A comme... archives

 Petit coup d’œil dans le rétroviseur avec ce reportage diffusé dans l'émission Cinq colonnes à la une du 8 mai 1959, peu avant l'indépendance de la Mauritanie donc. Ceci n'est qu'un avant-goût, le reportage tout entier peut être visionné (pour le prix d'1.99 €) sur le site de l'Ina, où j'ai pêché cet extrait.

video

J'aime particulièrement la fin de l'extrait, où l'on voit la future capitale. Quant on connaît Nouakchott aujourd'hui, environ un million d'habitants, à peu près autant de voitures (estimation totalement subjective mais largement partagée), ça laisse rêveuse.

jeudi 2 juin 2011

H comme... henné

Nouakchott, chez Rabia, décembre 2009

J'ai déjà écrit que les Mauritaniennes sont coquettes. De toutes leurs parures, melafah, bijoux, maquillage, chaussures, le henné est la plus prisée, celle que l'on réserve aux occasions, comme les mariages.


L'autre grande occasion, c'est le retour dans sa famille après un séjour loin des siens. Ainsi, à mon premier retour en Suisse en juin 2009, mon amie Rabia a voulu m'offrir ce présent - que j'ai décliné. L'esthétique particulière des dessins au henné que pratiquent les Mauritaniennes, qui diffèrent énormément de ce que l'on peut voir par exemple au Maroc, ne me séduisait pas vraiment. 

Vint mon deuxième retour au pays, en décembre de la même année. Revint aussi une offre identique, que cette fois-là, je n'ai pas eu le cœur de refuser. Je me suis donc retrouvée un beau matin dans le salon de Rabia, dans le quartier de Dar-Essalam, mains et pieds soigneusement lavés et séchés, confiée aux bons soins d'une (très) jeune fille de la caste des forgerons. C'est à elle en effet, les femmes et les filles des maâlmin (les forgerons, c'est-à-dire les artisans) qu'échoit cette spécialisation.

 Nouakchott, décembre 2009

Première étape: la poudre de feuilles de henné est mélangée avec de l'eau et une petite bouteille d'un liquide odorant destiné à accélérer la fixation. La consistance et l'aspect de la pâte ainsi obtenue rappellent celles de l'argile. Celle-ci (la pâte de henné, donc) est ensuite appliquée sur la peau à l'aide d'un petit sachet en plastique dont un coin est coupé pour laisser juste la quantité nécessaire de pâte s'échapper - et c'est très fin, croyez-moi.

 Nouakchott, juin 2010

Je le disais, la jeune fille qui s'est occupée de moi était toute jeune. Mais elle ne manquait certainement pas d'expérience. Il faut voir de quelle main assurée elle a tracé sur la paume et le dos de mes mains, tout autour de mes doigts, sur mes pieds et mes orteils, à l'arrière de mon talon aussi, des arabesques et des lignes et des points, toute une dentelle de pâte de henné qui, en séchant, laissera sur ma peau une empreinte d'un brun-orangé. 

 Nouakchott, juin 2010

L'opération n'est pas simple, encore moins rapide. L'application, déjà, prend du temps. Mais vient ensuite l'éprouvante étape du séchage: on tamponne - délicatement, cela va de soi - sur les dessins un mélange d'eau et de sucre, on entoure vos pieds et vos mains avec du papier de toilette, on emballe le tout dans des sachets en plastique. Et ensuite... on attend. Environ deux heures. C'est le temps qu'il faut pour que la pâte sèche bien et que le dessin imprègne la peau. Évidemment, pas question pendant ce temps-là de faire quoi que ce soit, comme aller aux toilettes par exemple: on risque d'écraser les jolies arabesques et de gâter le dessin. 

 Nouakchott, juin 2010

Deux heures plus tard, on retire les sachets plastique et le papier toilette, et en même temps que ce dernier la pâte de henné séchée. Et voilà le résultat:
Nouakchott, décembre 2009

NB: Pour en savoir beaucoup beaucoup plus sur le sujet, voir le livre d'Aline Tauzin Le henné, art des femmes de Mauritanie, chez Ibis Press.

jeudi 26 mai 2011

F comme... français

Langue de l'ancien colon et de l'administration actuelle (avec l'arabe bien entendu), le français est bien implanté en Mauritanie. Mais comme dans beaucoup de pays (et pas seulement d'Afrique, n'est-ce pas chers amis du Québec?), il a ici ses particularismes, qui ne manqueront pas d'étonner et de laisser parfois dans l'incompréhension le visiteur étranger. Pourquoi dit-on "couper un billet" (de bus, d'avion,...) plutôt qu'"acheter un billet"? Mystère. Mais c'est comme ça.

Ci-dessous, un petit lexique, inévitablement incomplet, de ce français de Mauritanie que je me surprends souvent à parler, parfois à regret (Dire C'est à moi me paraît quand même mieux que C'est pour moi), parfois avec amusement (Il est fatigué,ton boubou, là!)

Ça reste: On est encore loin du but, de l'échéance, du compte... "- Le ramadan, ça commence quand? - Cette année, le 1er août. - Oh, ça reste!"

Couper: Acheter un billet (d'avion, de bus, etc). "- Tu pars à quelle heure pour Nouadhibou?- A 16h, mais j'ai le temps, j'ai déjà coupé mon billet."

Descendre: Quitter son travail. - Tu travailles toute la journée? - Non, je descends à 14h. (Voir aussi "monter").

Fatigué: Usé, qui a beaucoup servi. S'emploie aussi bien pour un objet, par exemple un véhicule (Elle est fatiguée, ta voiture!, vous dira l'acheteur potentiel qui veut vous faire baisser votre prix), que pour un être humain. Dans ce dernier cas, on évite généralement de prononcer l'appréciation devant l'intéressé-e, sauf s'il s'agit d'une plaisanterie - les Mauritaniens peuvent avoir la plaisanterie féroce!

Gâté: Se dit de quelque chose qui ne fonctionne plus, ou plus comme avant. "- Qu'est-ce qu'il a ton téléphone, il ne s'allume plus? - Non, c'est Brahim qui m'a gâté ça." S'utilise aussi dans un sens abstrait: "Tous ces touristes qui vendent leurs voitures pour une bouchée de pain, ça nous gâte le marché."

Laisser: Abandonner, quitter, cesser de faire quelque chose. "- Tu travailles toujours dans la société de ton père? - Non, j'ai laissé". Ou alors, à un enfant qui met son doigt dans le nez par exemple: "Toi, laisses ce que tu fais!"

Monter: Se rendre à son travail. "- Tu montes demain matin? - Non, demain c'est vendredi, on ne travaille pas." (Voir aussi "descendre").

Payer: Acheter. "J'ai payé un boubou neuf pour la fête."

Pour: à. " - L'ordinateur là, c'est pour toi? - Oui, et il n'est pas à vendre!"

Quel: S'emploie pour contredire une affirmation de son interlocuteur, dans une construction syntaxique particulièrement osée. Ainsi, à l'acheteur qui vous dira: "Elle est fatiguée, ta voiture!", vous pourrez répondre: Quelle fatiguée!? Je l'ai achetée neuve en Suisse!". Ou à celui qui vous ferait remarquer que "Toi tu es tout le temps sur Internet!", vous pouvez rétorquer: "Quel tout le temps sur Internet?! Je viens de me connecter!"

Voyager: Se rendre dans une autre ville ou un autre pays. S'utilise souvent sans autre précision. "- Bonjour, je voudrais parler à Aïssata, s'il vous plaît. - Elle n'est pas là, elle a voyagé."

Le merveilleux monde de l'automobile est particulièrement riche des ces expressions décalées. Le "salon" désigne ici l'intérieur d'une voiture, plus spécifiquement les sièges. Le coffre s'appelle la "malle arrière", la boîte à gants le "coffre". Les fenêtres sont des "vitrines", les silentblocs des "pattes moteur", les glisseurs des "galets". Et l'adjectif "neuve" s'applique sans vergogne à une voiture de vingt ans bien sonnés, pourvu qu'elle n'ait pas trop mauvaise allure. Et je suis sûre que la liste ne s'arrête pas là, mais mes connaissances en mécanique, si...

Nouakchott, septembre 2010 
Celle-là au moins, elle ne nous gâtera pas le marché, vu comment elle est fatiguée... Et la malle arrière ne ferme même plus. Ce n'est pas moi qui couperait un billet pour voyager là-dedans, même juste pour monter à mon travail. Mais quel travail, d'ailleurs? J'oubliais que je l'ai laissé! Là, je pense plutôt rentrer en Suisse, mais pas tout de suite, ça reste un peu.

lundi 16 mai 2011

I comme... Isabel Fiadeiro

Isabel Fiadeiro est une artiste portugaise qui vit à Nouakchott depuis 2004. On la croise souvent lors des concerts ou autres événements en ville, son cahier à croquis et sa plume à la main. Plus souvent encore, ce sont les petites scènes de la vie quotidienne qu'elle dessine, loin du monde des expatriés, dans les marchés, les salons de beauté, les boutiques, ou tout simplement dans la rue, bref là où bat le vrai cœur de la Mauritanie. 


Les magnifiques dessins d'Isabel sont visibles à ces deux adresses:



(Les commentaires sont la plupart du temps en anglais, mais les blogs valent le détour même si on ne lit pas la langue de Shakespeare, juste pour le plaisir des yeux ;-))